(Français) Progrès et Evolution: l’implosion d’un mythe

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Où est l’erreur dans la théorie du progrès? Le fait qu’à un certain moment de l’histoire de la conscience européenne cette idée a émergé et a pris effet dans la tradition judéo-chrétienne, ne suffit pas, bien entendu, à la remettre en question. De même, le phénomène de l’émergence, à un certain moment de l’évolution culturelle, du temps linéaire et de son installation à la place du temps cyclique, de l’expérience d’un temps qui va en droite ligne du passé vers le futur, est très intéressant, mais cela n’est pas problématique en soi. L’idée de progrès ne devient problématique que lorsqu’elle n’est pas pénétrée par la pensée jusque dans ses ultimes conséquences.

Le progrès représente une idée qui ne s’est pas encore suffisamment comprise ni pénétrée. Ce qui lui manque, c’est l’élément du changement dans le sens de la transformation, de la métamorphose. Dès que l’idée de métamorphose commence à jouer un rôle dans le processus de progrès, on peut réellement parler d’évolution. Il est vrai que l’on a tendance à utiliser indifféremment les deux termes de progrès et d’évolution, mais pour nos considérations, il est important de bien les différencier.

L’évolution inclut tout ce qui est contenu dans le concept de progrès, un processus continu qui va d’un moins vers un plus. Depuis la Renaissance et le mouvement de la Réforme qui l’a suivie, la théorie du progrès a mis l’accent sur la croissance, l’augmentation, le « plus
». On parlait ainsi d’augmentation du savoir grâce aux découvertes scientifiques, d’une meilleure connaissance du monde grâce aux grandes découvertes, de développement des instruments du pouvoir pour diriger ce nouveau monde, d’augmentation du bien-être grâce à l’industrialisation croissante et aux conquêtes techniques.

Au cours des siècles, l’idée de la faisabilité est devenue toujours plus prégnante et cela est considéré comme un signe de progrès. Cette idée d’une faisabilité illimitée dans tous les domaines de la vie est encore valable aujourd’hui. La manipulation génétique des êtres
vivants n’est rien d’autre qu’un prolongement de l’idée de faisabilité. Il s’agit certes d’une vieille tradition que d’intervenir dans la croissance des plantes, mais il est aujourd’hui de plus en plus clair que l’enjeu est de gagner plus, sans se préoccuper des conséquences possibles pour l’environnement. On plante et on cultive par exemple, des arbres fruitiers à
tronc bas pour la simple raison qu’ils rapportent davantage en demandant moins de travail et dégagent ainsi des plus-values ou des bénéfices. Le progrès peut se détecter aux bénéfices engrangés sous toutes les formes imaginables et prend alors une dimension purement économique. C’est pourquoi les temps de récession, donc d’un recul de la productivité, font toujours retentir la sonnette d’alarme.

Le concept de progrès et celui d’évolution se différencient dans leur appréciation de l’augmentation ou du recul de la productivité. Vu du point de vue du progrès, tout recul de la productivité est un retour en arrière. Vu du point de vue de l’évolution, en revanche, il n’en est pas nécessairement ainsi. Au contraire, dans la pensée évolutive, ce qui s’était manifesté se retire et disparaît et cela représente une part du processus même d’évolution.

Il n’y a pas d’évolution sans l’alternance rythmique de deux phases: celle de la manifestation et celle du retrait. C’est seulement ainsi que peut naître quelque chose de neuf, que quelque chose peut changer. Le changement dépend de la création de nouvelles formes qui permettent l’émergence d’une ou même de plusieurs choses, mais de façon différenciée. De même que la feuille de la plante ne peut croître à l’infini car cela
empêcherait la formation de la fleur et des graines, une chose ne peut rester indéfiniment dans la même forme. La croissance d’une plante consiste à prendre diverses formes qui se succèdent et on assiste toujours à un moment de retrait de la forme précédente avant la naissance de la nouvelle.

L’évolution inclut donc le cycle global du processus de construction et de déconstruction qui voit de nouvelles formes se dessiner. Chaque forme qui naît contient simultanément un point final et un nouveau commencement, car elle abrite en soi la possibilité de l’existence de nouvelles formes. Pour que cela ait lieu, il faut d’abord que le principe de
forme existant se déconstruise afin d’ouvrir le champ au potentiel d’une nouvelle forme. On peut comprendre en ce sens que la graine est une forme qui contient en soi le potentiel de la nouvelle plante. La forme existante doit donner champ libre à ce potentiel, la graine doit se transformer pour germer.

« Germe » ne signifie pas ici ce qui est déjà visible, ce qui a déjà germé. Le stade du germe est encore en deçà, le germe est le potentiel de toute manifestation dans le monde visible. Le « germe » représente un pur possible de germination se situant avant tout commencement d’actualisation. En d’autres mots, le «germe » se dérobe à toute possibilité de perception, mais existe cependant déjà.

Dans l’intervalle entre le stade de la graine et le germe, se déroule dans le temps, l’un des processus les plus fascinants qui soient. Pour la perception extérieure, il ne se passe rien. Mais en réalité, le processus de métamorphose entre dans sa phase de plus grande
intensité qui voit la forme libérer le vivant encore sans forme, le potentiel pur. Il n’est pas facile de décrire ces lois liées au processus de croissance et de métamorphose de la plante, surtout dans la mesure où il faudrait les saisir en tant que processus universels à l’œuvre chaque fois qu’un organisme évolue dans le temps.

Une société ou une culture sont autant d’organismes liés au temps Là aussi des phases de construction alternent avec des phases de déconstruction. Mais cela ne pose problème que si on s’arrête à la seule forme, comme c’est le cas dans le concept de progrès. Ici seules les
formes engendrées par la société sont objets d’attention – les produits sont aussi des formes – elles sont évaluées selon leur croissance et leur capacité à se multiplier, donc selon leur changement quantitatif.

La pensée évolutive s’occupe certes aussi de la croissance, mais elle ne s’en tient pas aux aspects quantitatifs. Elle ne prête pas seulement attention à la forme, mais également au processus qui voit alterner forme et potentiel. En ce sens, la transformation ne signifie pas
seulement la multiplication de quelque chose, mais l’évolution de la même et unique substance à travers des formes variées changeantes et complexes. Ce que nous appelons « potentiel » n’est rien d’autre que ce qui, à un moment déterminé du processus, a été libéré par la forme. En effet, quand le potentiel est libéré par la forme, peut naître à partir de lui une nouvelle forme. Toute forme nouvelle naît du potentiel contenu dans l’ancienne forme, à condition que ce potentiel en ait été dégagé.

Potentiel signifie : la possibilité de créer une nouvelle forme.

Forme signifie : libérer le potentiel contenu en elle.

En revanche, dans le progrès, la durabilité nécessite l’uniformité ! En effet, le progrès se mesure au degré de croissance d’un élément inchangé dans sa forme. On observe au fil du temps une croissance continue du même élément. L’évolution au contraire considère la
différence, la pluralité et donc la transformation en soi.

Une société qui se revendique du progrès voudra, en règle générale, maintenir l’uniformité par un système de règles et de valeurs qui repousse la diversité. Toute forme de différence ou de soi-disant minorité sera considérée selon les standards en usage, qui ne souffrent pas de déviation. Dans les régions industrialisées du monde, cette conception s’exprime par exemple dans le principe du libre marché.

Mais l’idée de progrès peut aussi être à la base d’une idéologie figée, comme ce fut le cas par exemple en Yougoslavie. La doctrine communiste, avec son idéal de progrès unidimensionnel, a entravé les interactions de la pluralité dans la société, jusqu’à en perdre le pouvoir. Sous le régime communiste – c’était aussi le cas ailleurs – la société était
constituée d’un système de deux castes : la couche supérieure, avec les fonctionnaires du parti, et la masse populaire. Le progrès était déterminé d’en haut, de telle manière que la réaction à une situation précise était la même dans tous les domaines de la vie. Priorité était donnée à la prévision et au contrôle, car, vivre selon la conception progressiste signifie se mouvoir dans les catégories de la faisabilité. Le roman de George Orwell, «1984»,montre avec une douloureuse précision où pourrait mener cette conception.

L’année 1492 fut un moment clé de l’histoire du monde. Cette année – là ne fut pas seulement celle de la découverte de l’Amérique. Le 2 janvier, Boadbil, dernier roi maure de la dynastie des Nasrides, remit à Isabelle de Castille une clé qui donnait l’accès
à l’Alhambra et à ses palais. Cette remise de clé ne signifiait pas seulement la fin provisoire de la présence musulmane sur le sol européen, mais également la fin d’une société qui, depuis le début du 8e siècle, avait réussi, avec des hauts et des bas, à créer en Andalousie un espace de pluralité sociale. Il fallait trouver des formes nouvelles et réinventer les rapports permettant la cohabitation entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Le résultat en fut un « vivre ensemble » évident, mais aussi en constante mutation, où des périodes de tolérance et d’ouverture alternèrent avec des périodes de tension et de répression. Il n’y eut que peu d’épisodes de calme entre les différentes composantes religieuses et culturelles de la société, ce qui n’empêcha cependant pas la science et l’art de se développer.

Mais ce qui commença en 1492 avec le règne d’Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, les « Rois catholiques », profondément attachés à leur religion, conduisit à une forme de société fondée sur un seul principe, celui de « la seule véritable foi ». Ce principe
fondateur de l’unité qui fit disparaître toute cette diversité multicolore, ne laissait la place en son sein à aucune déviation. La structure sociale qui vit le jour séparait la population en deux « classes » exclusives l’une de l’autre: la couche supérieure, ou ceux qui pouvaient prouver qu’ils étaient chrétiens depuis cinq générations, et la couche inférieure, celle des convertis, ou « nuevos christos ». Là aussi, l’idéologie dominante s’exerçait du haut vers le bas avec l’intention d’éradiquer lentement mais sûrement toute forme de différence. Celui qui n’entrait pas dans le moule n’avait d’autre choix que l’exil ou la disparition.

Cette incision pas terrible drastique dans la société espagnole signifia le début du siècle d’or espagnol ou « Siglo d’Oro ». Le premier État-Nation centralisé était né. Le castillan fut proclamé langue nationale. Ainsi s’accomplirent les premiers pas sur le « chemin du progrès ». Le moteur en était « la foi chrétienne véritable », qui devait dorénavant conquérir le monde et fonder un empire chrétien s’étendant à travers tous les continents. Les caisses de l’État étaient pleines de l’argent et de l’or des conquêtes d’Amérique centrale. Dès lors, les dernières inventions – telle la balistique, dans le domaine de la
guerre – purent être mises en œuvre pour concrétiser cet idéal de progrès. La
confiance dans l’avenir semblait inébranlable et le sentiment de succès était
chaque jour plus grand. Reposant dans les mains d’un très petit nombre, parfois
même d’un seul, le pouvoir politique ne poursuivit dès lors qu’un seul but:
créer un nouveau modèle social. On ne doutait pas de la bénédiction de Dieu. La
puissance d’état centralisée et la foi chrétienne avaient signé un pacte sous
la bannière du progrès.

On continue aujourd’hui à brandir cette bannière du progrès, à la seule différence que les porteurs d’hier ont été remplacés par d’autres. Les Lumières succédèrent au Despotisme absolu, la Raison à la Foi, puis vint le tour du cortège triomphant des sciences – la
Science en tant qu’idéologie et l’Idéologie en tant que science. Provisoirement, le dernier venu de la série fut l’économie de marché libérale.

Dans quelle mesure l’idée de progrès est-elle chrétienne ?

« La situation globale au commencement du 21e siècle est un indicateur des conséquences
désastreuses de la domination sans partage d’un développement économique unilatéral et élitiste mis en œuvre par les puissances nord-américaines et occidentales au dépend ??? des besoins fondamentaux, dans les domaines culturel, politique et économique, des intérêts et valeurs dans ces pays puissants et au-delà, dans le monde entier » (Jesaiah Ben-Aharon).[1]

Au regard des conséquences désastreuses qu’elle a engendrées pour le monde, on peut se poser la question de la valeur chrétienne de cette idée de progrès. Ne vaudrait-il pas mieux chercher l’élément chrétien dans le concept d’« évolution » ? Quels éléments de nature  chrétienne peut nous apporter sur cette question la perspective de l’évolution?

Dans les anciennes religions des mystères ainsi que dans certains courants gnostiques, le motif central était celui de la « rédemption ». Rédemption signifiait alors être délivré de l’enchaînement du cours du temps. Cette rédemption était l’apanage d’un petit groupe. Mais le christianisme se différencie radicalement de ces traditions par le simple fait qu’il promet la rédemption au sein de l’histoire. Il ne s’agit donc plus d’être sauvé de la « temporalité », mais d’un processus de rédemption qui intervient dans le cadre du temps. Du fait que la vie humaine se déroule dans la dimension temporelle, personne n’en est exclu.

La conséquence en est que le christianisme porte intrinsèquement le message du changement et du renouvellement. La parole biblique : « Voyez-je recommence tout à neuf! » (Apocalypse 21.5) représente un principe fondamental. Dans cette perspective, le christianisme rejoint d’autres religions qui annoncent aussi la rédemption dans le cours du temps, comme le judaïsme, bien que la promesse de rédemption concerne exclusivement le peuple juif. Cette composante est également très représentée dans l’islam et les courants fondamentalistes des derniers temps en particulier ont déplacé le centre de gravité vers l’aspect historique universel. Le salut que se représente l’islam n’est pas lié à un groupe ethnique ou à un territoire. Il est universel.

« Salut » signifie à l’origine aussi « intact » ou « entier ». Nous avons affaire à un processus qui rend son intégrité à ce qui est imparfait. Tout processus se déroule nécessairement dans le temps, mais le christianisme a ceci de différent que, non seulement le processus de rédemption se déroule, dans le temps, mais se réalise grâce au
temps. Le christianisme n’est pas un événement qui s’est joué à un moment donné
de l’histoire, donc dans le temps, mais qui se réalise à travers le cours de l’histoire.

Ce principe fondamental est semblable, sous bien des aspects, à certains éléments qu’on rencontre dans la vision progressiste. Le christianisme part lui aussi d’un processus qui se déroule entre un passé, l’imparfait ou l’ancien Adam, et un futur, dans lequel
l’imparfait connaît la rédemption. Cette transformation dans le temps est la marque déterminée d’un passage du moins bon au meilleur. Ce que nous avons décrit ici comme le projet de la modernité, correspond à cette vision.

Il y a cependant une différence essentielle. Dans le projet de la modernité, il n’y a pas de place pour le Mal. Car le Mal signifie la différence. Le Mal, c’est l’autre, qui doit être
repoussé coûte que coûte pour que le projet aboutisse. Pourtant, le christianisme, dans ses intentions originelles profondes intègre la relation avec le domaine d’existence que l’on appelle « le Mal ». Que cela n’ait pas encore eu vraiment lieu, et qu’au sein même de la pensée chrétienne certains aient nié la justification du Mal (voir Thomas d’Aquin et Saint- Augustin), ne change rien à cette intention fondamentale du christianisme.

Il y a véritablement évolution dans la mesure où l’on peut penser le Mal et où on lui octroie une place justifiée dans la globalité de l’existence. Pouvoir « penser » le Mal avec son esprit, son âme et son corps, signifie que l’on peut le racheter. Si on parle de Salut et de
rédemption dans le contexte chrétien, on peut interpréter cela dans le sens d’un progrès permettant à l’humanité d’aller de mieux en mieux. Mais ce que demande réellement le christianisme va plus profondément que l’idée de progrès et touche l’idée même d’évolution. Amélioration, changement ou renouvellement ne deviennent part de l’évolution que lorsque le Mal a trouvé sa juste place dans la pensée. Il est digne de l’homme, en tout point d’aspirer au Bien, mais l’intention du christianisme ne prend réalité que dans la rédemption du Mal. On peut se demander si l’un existe possiblement sans l’autre.

On ne saisit le christianisme dans toute sa dimension que si on le comprend comme un événement en mouvement. Il ne s’agit pas de l’émergence de plusieurs confessions sous l’égide du christianisme. Le christianisme dans sa dimension la plus profonde, permet,
parallèlement au développement de la conscience de l’humanité, de donner de nouvelles réponses à de nouvelles questions.

Le thème du Bien et du mal le manifeste très clairement : durant le Moyen-Âge européen, le monde été considéré en général comme l’expression de la volonté du Créateur. Cela faisait de lui par nature un monde bon. Le Mal qui existait cependant était considéré comme des admonestations, des punitions, des épreuves envoyées par Dieu – le doigt de
Dieu signifiait ainsi Sa présence et Sa compassion. Les pêchés des hommes étaient à l’origine du malheur individuel ou collectif. Dieu était pratiquement obligé d’y opposer une réaction. Même Job, qui avait toujours vécu une vie pieuse et voulait savoir les raisons du destin qui le frappait,-sa célèbre question, « pourquoi moi ? » ne pouvait ébranler la confiance fondamentale partagée par tous que le dessein de Dieu envers l’humanité et la Création était bon.

Cela changea au siècle des Lumières. Le tremblement de terre qui détruisit la ville de Lisbonne en 1755 et causa des milliers de victimes, fit vaciller la confiance en Dieu sur ses bases. Cette catastrophe naturelle entraîna avec elle tous les esprits d’Europe. Même
Goethe, qui en entendit parler à l’âge de 6 ans, s’en souviendra plus tard comme d’un impact dans la conscience. L’année 1755 représenta, comme l’année 1492, un moment clé pour la conscience occidentale et changea de fond en comble le sens de la vie. On assista au changement du paradigme dominant qui voulait que Dieu conduise et dirige le monde vers un état final où dominerait le Bien. La nouvelle instance en charge du Bien était désormais la pensée rationnelle qui sied à l’homme. La Raison allait prendre les rênes, ce qui lui valut d’être convoquée par des philosophes comme Kant au tribunal de la moralité. La vision progressiste du monde avait bien été ébranlée par le tremblement de terre, mais
cette crise fut réglée par le fait que la confiance en Dieu fur remplacée par la confiance en la Raison.

Dans son ouvrage Penser le Mal. Une autre Histoire de la Philosophie, qui traite de l’histoire de la confrontation avec le Mal, Susan Neiman commence par citer ce tremblement de terre. Elle constate qu’à partir de ce moment-là, il resta bien à Dieu quelques défenseurs tel Leibniz, mais qu’il ne joua plus jamais le rôle principal dans la question sur le Bien et le Mal. Il semblerait qu’une nouvelle distribution des rôles ait à nouveau lieu aux 20e et 21e siècles. D’après Neiman, la question des causes de la
catastrophe de Lisbonne aurait une tout autre dimension que la question de ce qui permit Auschwitz. Tout indique que le problème du Mal ne puisse plus être pensé en dehors du contexte religieux. Mais là aussi, les formes de manifestation du mal semblent être différentes aujourd’hui. Cependant, dans une interview, Susan Neiman se refuse à anticiper explicitement une définition de l’essence du Mal. On ne trouve pas dans son livre de définitions ou de critères du Mal permettant de discerner les bonnes des mauvaises actions.

« Ce que mon livre se refuse à présenter, c’est une définition du Mal ou un critère pour le discerner ». Cela semble indiquer que le moment est venu où advient le thème chrétien par excellence : celui de la rédemption du Mal.

Il serait mieux de dire que le thème essentiel du christianisme est de retour car il a déjà été une première fois à l’ordre du jour lors de la fondation du manichéisme. L’initiateur de cette religion mondiale, Mani (216-276) comprenait comme sa mission de penser le Mal
en intégrant dans cette pensée la réalité inhérente de la possibilité de rédemption. Il s’agit donc d’arriver à une connaissance essentielle de l’être du Mal et de l’être du Bien dans le but de savoir à la fois discerner et libérer.

On peut d’une certaine manière parler à son propos de religion gnostique car elle s’exprime par des pensées et des images empruntées à philosophie et la cosmogonie gnostiques ; par ailleurs, si on entend par « gnostique » un dualisme rigoureux, elle se présente comme une religion non gnostique. En effet, dans le manichéisme, le Bien et le Mal ne sont pas des domaines absolument séparés, mais à partir d’un certain moment,
ils se mélangent dans leur essence. C’est pourquoi il est de la plus haute importance de les discerner exactement. Le chapitre sur le chemin d’exercice manichéen traitera de la complexité non seulement de les pénétrer par la pensée, mais aussi d’agir à partir des
connaissances ainsi acquises.

Le manichéisme historique n’a pas seulement vécu dans son territoire d’origine, le grand royaume de Perse: il s’est étendu plus tard en Orient comme en Occident, vers le sud de l’Europe et jusqu’en Espagne. Il est intéressant de constater que les persécutions ont
commencé à devenir systématiques aux 5e et 6e siècles, au moment où s’établissaient en Occident le christianisme et ses institutions. Cela conduisit à l’idée communément admise
que le manichéisme fut un courant gnostique hérétique qui s’éleva contre le christianisme. Dans ce contexte, Rudolf Steiner fut l’un des premiers à contribuer à redéfinir le courant du manichéisme. Aujourd’hui, grâce entre autres aux recherches du théologien néerlandais Gilles Quispel, la conviction que le manichéisme représente non seulement un des courants du christianisme, mais aussi un de ses courants essentiels, gagne du terrain.

Cet article est un extrait du livre ‘Comment devenir Contemporain?’, Editions Triades, Paris, 2010


[1] Jesaiah Ben-Aharon La responsabilité globale des USA. Individuation, Initiation et
Triarticulation,
Flensburg 2004