LA PERTINENCE DU MANICHEISME AUJOURD’HUI

LA PERTINENCE DU MANICHEISME AUJOURDHUI

Christine Gruwez

Christine Gruwez a suivi lhistoire de Mani et de ses communautés à travers lExtrême et le Moyen Orient, des Balkans à lAfrique du Nord, en Iran, Ouzbékistan, le long de la Route de la Soie et jusquau Japon. Depuis 1997, elle anime des séminaires en Europe et en Amérique, et notamment, depuis 2008, deux fois par an à Paris. Elle interviendra dans le cadre de la rencontre organisée par la Société anthroposophique en France à Sète en mars 2015. Le texte qui suit est tiré dun article quelle a publié en anglais sur son blog, article traduit par Christine Roberts et remanié par Jessie Delage en une version écourtée, avec son accord.

 

Historiquement, le manichéisme est une doctrine prêchée par son fondateur, le Perse Mani (216 à 276 après J.C.), qui a été consignée dans divers écrits découverts au début du 20e siècle[i]. Bien que fragmentaires, ces écrits permettent d’avoir une vue d’ensemble du contenu et donc de l’importance du message de Mani.

Une des caractéristiques fondamentales du manichéisme est de considérer la nature de l’humanité comme composée à parts égales de forces de lumière et de forces de ténèbres. Selon l’histoire de la création décrite par Mani, ces forces sont tout d’abord mêlées, et ce mélange constitue la substance même à partir de laquelle vont naître non seulement le cosmos et la terre, mais aussi l’être humain. En lui, dès qu’il prend conscience qu’elles sont inscrites dans sa nature en tant que tendances, ces deux forces deviennent forces éthiques. En effet, quand la conscience humaine les intègre, lumière et ténèbres deviennent bien et mal, et tout être humain a la capacité de les mettre en relation puisqu’il les porte en lui-même. Ainsi, pour le manichéisme, on peut devenir soi-même un agent créateur d’éthique en entrant dans un processus qui mène à la rédemption du mal par le bien. Et il ne s’agit pas tant d’un combat extérieur que d’un travail de développement intérieur.

La pertinence croissante du message de Mani pour notre époque est actualisée par la question du terrorisme. Comme le dit la philosophe américaine Susan Neiman dans un entretien accordé au journal néerlandais Nieuwe Rotterdamse Courant : « Quiconque veut aller au coeur des problèmes du monde va nécessairement se heurter à un moment donné à la question du mal. » (27/11/2004). Pour elle, les philosophes des Lumières ne sont au mieux parvenus qu’à une perception de l’existence du mal, et cela ne suffit pas. Dans le même entretien : « Essayer de résoudre le problème du mal dune façon intellectuelle est une sorte de trahison. Car layant fait, on pourrait écarter les drames du monde dun haussement d’épaules. La conscience que les choses ne sont pas comme elles devraient être nous oblige à chercher des solutions pratiques. »

Devenir contemporain au XXIe siècle invite à répondre aux questions : « Comment se fait-il que partout dans le monde, des êtres humains soient victimes de telles violences ? » et « Pourquoi les gens ont-ils recours à la violence ? ».

La conscience de la réalité du mal ne suffit certes pas, mais c’est un début nécessaire. Après avoir compris que le mal est un fait à considérer, certaines questions peuvent surgir comme par exemple : souhaitons-nous la dissolution ou la rédemption du mal ? S’agit-il d’empêcher le mal, de l’extirper quand cela s’avère nécessaire, ou pensons-nous qu’en fait, le mal a besoin de rédemption ? Pour avancer, il nous faut passer par la thématique suivante : de quelle façon puis-je reconnaître le mal ? Puis-je parvenir réellement à le connaître ? – c’est-à-dire saisir de quoi est faite l’essence du mal. J’apprendrai ce qu’est le mal si j’acquiers de l’intérieur une perception de sa nature, de la même façon qu’il ne m’est possible de comprendre une personne qu’après l’avoir fréquentée un certain temps. Parvenir à connaître le mal n’est pas rechercher sa cause véritable ni ses effets, comme on le fait en général. Le terme «  mal » fait souvent référence à ce que le mal a provoqué. Dans ce cas, notre regard se focalise sur ce que le mal a fait aux autres ou à soi-même.

Susan Neiman fait une distinction entre le mal occasionné par des accidents ou des catastrophes naturelles et le mal occasionné par des êtres humains. Les souffrances provoquées par le tremblement de terre de Lisbonne, par exemple, sont d’un tout autre ordre que celles infligées à Auschwitz. Si nous n’y prêtons pas attention, cette distinction peut nous sembler un peu arbitraire. Car après tout, la souffrance, c’est de la souffrance…

On peut également comprendre l’intérêt croissant porté non seulement aux effets mais aussi aux origines du mal. Le philosophe Rüdiger Safranski se demande si le processus de civilisation occidentale (il entend par là le fait que l’homme se soit émancipé de la nature et de Dieu) n’est pas devenu quelque chose de fondamentalement non salutaire, quelque chose de « mal » :

« … Les êtres humains ont créé une civilisation fondée sur la science et la technologie. Cest ce quils ont mis en place. Et il se pourrait que cette civilisation se libère des êtres humains, comme les êtres humains se sont libérés de Dieu : elle poursuivrait alors un chemin par elle-même. () Et si la détermination de cette civilisation devenait plus forte que lintention humaine ? Quelles en seraient les conséquences ? »[ii].

Il peut être plus important encore de distinguer les effets du mal de leurs causes, que de distinguer le mal naturel du mal moral. Quand nous cherchons l’origine du mal, nous regardons rarement le mal lui-même d’abord. Or c’est ce que propose la démarche manichéenne. Elle pose la question de savoir ce que représente le mal et ce que représente le bien.

Les deux questions précédentes : « Quelle est la cause originelle du mal ? » et « Quels sont les effets du mal ? » sont donc en fait reliées par celle-ci : « Qui ou qu’est le mal ? ». C’est seulement en nous posant cette troisième question que nous pourrons éclairer les deux autres qui, elles, peuvent rester des sujets d’étude politique, sociologique ou psychologique. La question de la nature du mal mène à une série de réflexions qui conduit à le voir comme quelque chose qui nous est propre. C’est ce que propose l’exercice du manichéisme.

La question de la nature du mal

Est-ce qu’une personne peut être initiée au mal ? C’est une question pour le moins choquante, qu’il faut pourtant poser. Et que veut-on dire par initiation ? L’initiation décrit en général un passage par un rite ou une situation qui transforme l’être de façon radicale, ce qui crée en lui de nouvelles perceptions, de nouvelles facultés, et lui donne la sensation de renaître. Dans de nombreuses cultures, telle celle de la Grèce Antique, l’initiation était organisée dans le contexte des pratiques religieuses. A notre époque en revanche, c’est la vie-même qui l’organise pour nous. Nous pouvons dire qu’aujourd’hui, la vie elle-même est une initiation.

Dans le cycle de conférences Symptômes dans lhistoire[iii], Rudolf Steiner montre qu’en chaque culture agit un principe créateur et que tous les faits, tous les produits, d’une culture peuvent se comprendre du point de vue de ce principe, caractéristique d’une culture donnée. On peut ainsi voir l’époque moderne comme une initiation au Mystère du mal, comme la culture grecque l’était aux Mystères de la vie et de la mort. Le mal, dans ce cas, n’est pas tant celui qui arrive comme conséquence visible d’un acte que comme l’essence même du mal. Et c’est dans un de ses gestes intrinsèques qu’on peut le reconnaître le plus facilement, à savoir le geste de séparation.

Ainsi nous serions aujourd’hui initiés au Mystère du mal ? Cela voudrait dire que la potentialité de séparer fait désormais partie de l’essence des êtres humains. Se séparer, ce n’est pas simplement chercher la tranquillité et la solitude de la nature ou se retirer pour un temps dans son propre espace. Se séparer, c’est pouvoir se fermer à son propre environnement, se retirer du contexte dans lequel on est placé. Ne plus s’éprouver comme faisant partie d’un réseau de circonstances, s’en détacher, adopter un point de vue bien à soi et construire le monde à partir de ce point de vue. Nous savons que cette faculté de séparation est par ailleurs une qualité précieuse qui ne peut être sous-estimée, car elle ouvre la porte au principe de développement – à savoir le Je capable de liberté. Mais de façon incontournable, elle ouvre en même temps la porte au mal.

La relation entre le mal et la liberté en tant que potentialités se révèle à un niveau plus profond. L’exercice de sa liberté peut mener le Je à un développement positif (l’intuition morale) ou négatif (la culture excessive de sa propre individualité). Fondamentalement, l’un est inséparable de l’autre : le souverain « oui » ne peut exister sans le « non » égoïste et vice versa. Un « oui » n’est une véritable affirmation que si un « non » de la même intensité est également possible. Pouvoir percevoir que nous portons en nous-mêmes la possibilité de nous séparer constitue le premier pas sur le chemin de la connaissance du mal. Nous avons un champ de perception toujours à disposition, la perception de ce qui se passe en nous entre les deux pôles : la séparation et l’appartenance. C’est un champ d’exercice qui ne se trouve pas qu’autour de nous. Il est en nous. C’est exactement là que réside, selon Rudolf Steiner, l’initiation moderne :

« Que veulent donc ces forces qui engendrent en lhomme la tendance au mal, que veulent-elles donc en imprégnant goutte à goutte la nature humaine ? () En prenant en lui les forces du mal, lhomme implante en son être le germe grâce auquel il pourra vivre consciemment ce quest la vie spirituelle. Ces forces du mal sont là précisément pour que lhomme, au niveau de l’âme de conscience, puisse par son effort accéder à la vie spirituelle. »4

« Qu’est ce que le mal ? » est une question qui ne permet pas de réponse directe. S’il existe un chemin de réponse, nous ne pouvons que l’emprunter. Et sur ce chemin, ce qui risque d’arriver est plus qu’une simple réponse à cette question, c’est une expérience intérieure : celle de devenir un contemporain, au sens profond du terme, être initié au Mystère du mal.

Le chemin dinitiation manichéen

L’exercice que propose le manichéisme suit le processus d’initiation tel qu’il était pratiqué dans les anciens Mystères. On peut le ramener à cinq étapes qui correspondent à cinq expériences intérieures successives : l’impuissance, l’intériorisation, la rencontre, la présence et l’éveil.

Premier pas L’étape du spectateur et lexpérience intérieure de limpuissance

Quand nous lisons le journal, écoutons les nouvelles, nous sommes spectateurs des événements du monde. Sur la scène de la réalité contemporaine, un drame ininterrompu se poursuit dans des circonstances très diverses, mais qui ont ceci en commun qu’il nous est impossible d’agir sur elles ou de les modifier. Ceci nous place dans une situation intenable, à laquelle nous répondons en exprimant notre indignation, en faisant des commentaires et en quêtant l’approbation des autres sur notre point de vue. Autrement dit, nous réagissons. C’est une manière de s’éloigner, voire de nier cet état des choses. Nous tentons de rendre la situation supportable, en cherchant une voie de sortie ou une solution.

Une autre réponse serait d’accepter d’être sans ressource, impuissant. Mais même dans ce cas, nos pensées continuent à tourner de manière obsessionnelle autour des faits : « Comment est-ce que cela a pu arriver ? Comment se fait-il qu’une telle chose soit possible ? Dans quelle époque vivons-nous ! »

Nous pouvons comparer cette situation à celle de Job qui, dans son désespoir, questionne Dieu : « Seigneur, pourquoi moi ? ». Face aux catastrophes qui s’abattaient sur sa vie, il s’est lui aussi trouvé dans le rôle de spectateur impuissant. Quand nous suivons de près l’actualité, nous ne pouvons, comme lui, que constater l’enchaînement des catastrophes. Perte de courage (« la misère est sans fin »), désespoir (« je ne peux rien faire »), anxiété (« qu’est-ce qu’on va devenir? »), agitation (« il faut trouver une solution, ça ne peut pas durer comme ça »), sont les sentiments incontournables du spectateur, qu’on le veuille ou non.

Deuxième pas Intérioriser

« Intérioriser » veut dire ici laisser la quiétude entrer au cœur de notre être. C’est quelque chose d’analogue au grand silence qui était la deuxième étape du chemin d’initiation dans les anciens Mystères. Laisser la paix prendre possession du cœur. Les commentaires et réactions, quels qu’ils soient, doivent être retenus. Faire venir le calme à l’intérieur de nous-mêmes veut simplement dire accepter d’écouter ce qui est là, accepter de tendre l’oreille, avec de plus en plus de profondeur et d’intensité. Cela ne signifie pas laisser simplement advenir, ce qui voudrait dire s’accommoder des circonstances ou se résigner à son destin.

Pour entendre vraiment, nous devons prendre en nous ce que nous entendons, l’absorber, le laisser entrer. Laisser les événements qui se jouent sur la scène du monde nous pénétrer profondément, à tel point qu’ils deviennent pour ainsi dire une partie de nous-mêmes. De cette manière, nous créons un espace intérieur dans lequel ces événements vont résonner. Tant que nous sommes dominés par l’envie de réagir, nous n’entendons que l’écho de nos propres réactions, alors qu’en retenant ce déluge de réactions, nous créons un espace de résonance dans lequel quelque chose peut se dire, et donc être perçue.

Ceci n’est pas un procédé neutre. Dans la première étape, une part importante de la stratégie de réaction consistait à empêcher la douleur associée à l’événement d’arriver à notre conscience. A ce stade, ces stratégies n’ont plus leur place : nous devons accepter la douleur. C’est une tâche difficile et laborieuse car alors, les événements ne se trouvent plus là-bas, loin de moi, ils deviennent une partie de mon propre être. Il s’agit d’un processus d’intégration. Je ne veux plus juste examiner ce qui s’est passé, l’étudier. Non, je cherche à le laisser exister en moi-même, complètement et inconditionnellement.

Troisième pas Être en contact

Cette quiétude intérieure à travers laquelle un espace d’écoute se crée peut devenir encore bien davantage. Elle peut s’accompagner de la sensation de quelque chose qui n’est pas achevé. Cette étape constitue le passage de l’acte d’intérioriser à celui de compléter. Pendant la phase précédente, je me suis retenu de telle façon que je suis devenu en quelque sorte un point, un centre entouré d’un espace qui écoute. En sachant attendre, je me prépare à recevoir. Je deviens réceptacle. Le temps et la patience nécessaires pour soutenir une attitude d’écoute correspondent au temps et à la patience nécessaires pour que quelque chose en moi devienne réceptacle. C’est lorsque ceci est atteint que la phase suivante peut commencer, la troisième phase du processus d’initiation. Je veux rencontrer la nature même de l’histoire contemporaine qui, par essence, porte le sceau du mal. Ce sceau du mal m’est devenu presque familier dans la mesure où il trouve son expression dans tous ces événements en moi. La détresse aiguë et chronique que je ressentais à la phase spectateur n’est plus seulement la mienne, elle est la détresse de mon époque. Cela devient vrai en moi, pour moi.

En retenant mes réactions, en devenant réceptacle, quelque chose se passe qui me rend apte à porter autre chose que moi-même. Cette rencontre met en mouvement le mystère de ce que j’accomplis moi-même et de ce qui s’accomplit en moi. Ces deux processus s’unissent tout en restant distincts l’un de l’autre. D’une part je regarde, j’écoute l’époque telle qu’elle est véritablement et, de l’autre, par ma volonté de la porter, quelque chose vient chercher là sa rédemption. Ce que je laisse mourir en moi revient alors au même moment à la vie, comme une puissance active. J’assume ma part.

Quatrième pas Témoigner

Cette puissance durable peut se reconnaître en moi comme une possibilité ouverte, comme une potentialité qui peut s’actualiser en toute situation. Il suffit que je me focalise sur elle et ce que je dis, ce que je fais, commence à émaner de ce centre. La présence d’esprit n’est autre chose que la faculté de se focaliser sur le centre, en soi. C’est ce qui est appelé « témoigner ». Il ne s’agit pas de parler sur cette puissance. Cela l’affaiblirait immédiatement. Il s’agit de parler à partir d’elle, à partir de ce centre de force, pour qu’il puisse vivre, et, pour ainsi dire, agir, à travers mon être et mes actions. La présence de cette puissance devient un fait permanent. En tant que potentialité, il ne peut cesser d’exister. Il ne tient donc qu’à moi qu’il soit efficace, mis en mouvement, ou pas.

Un malentendu pourrait surgir à ce point : celui de penser que la présence de cette puissance durable me fasse croire que j’ai trouvé les solutions aux problèmes devant lesquels je me sentais impuissant dans la phase « spectateur ». Non, il n’y a pas de solution extérieure, mais un échange continu entre moi et cette capacité à prendre le fardeau du monde, entre moi et ce qui se passe autour de moi. Un échange que nous pouvons comparer à un tissage qui s’effectuerait en permanence et dont les motifs seraient le témoignage.

Cinquième pas Veiller

Que pouvons-nous faire ? Quelqu’un peut-il faire quelque chose ? Ces questions décrivent l’état de spectateur, confronté aux événements sans pouvoir les modifier. En tant que contemporain engagé dans un processus, je décide de les porter en moi-même. Chaque événement est un résultat, l’effet d’autre chose. Ce que je commence à porter en moi, ce n’est pas la conséquence des circonstances mais la chose ou la personne qui en est la cause et qui devient une partie de mon propre être. Ce qui agit dans le monde agit aussi en moi, et de la même manière. Je sais qu’il ne s’agit pas de trouver une solution quelque part là-bas, mais de rendre possible une rédemption. A ce point, nous n’avons plus à faire la distinction entre solution et rédemption. Ces deux processus peuvent même, si nous agissons avec finesse, se produire simultanément.

L’histoire contemporaine s’est éveillée en moi. Elle peut s’exprimer à tout moment. Dans la première phase, je suis face aux circonstances, je cherche ce qui essaie de s’exprimer à travers elles, je ne comprends pas et m’en protège. Dans la cinquième phase, il se passe le processus inverse : l’histoire me parle et je me tourne vers les circonstances. Dans la première phase, je ne peux qu’endurer les événements. Dans la dernière, j’ai acquis une disponibilité intérieure qui me permet de me lier à eux, et donc d’entrer dans ce qui pourrait survenir d’imprévu, de neuf.

Connections transversales

Les cinq pas décrits se déroulent comme les phases successives d’une métamorphose. Dans ce sens, il s’agit d’un chemin que nous prenons, d’un voyage qui s’insère dans le cours du temps. Certains pas peuvent avoir à être repris régulièrement, à être refaits. Mais il est possible aussi que divers pas puissent avoir lieu en parallèle, interagissant entre eux. Ce type d’interaction peut se constater, comme nous venons de le voir, dans le retournement qui a lieu entre le premier pas : « je ne peux rien » et le cinquième : « je sais ce qui doit se faire, peu importe ce qu’il adviendra ».

Entre la deuxième et la quatrième phase existe aussi une relation particulière. Le deuxième pas se caractérise par l’activité de laisser ce qui est extérieur pénétrer en moi. Dans le quatrième, ce que j’ai pris en moi, que j’ai absorbé dans mes profondeurs, agit à travers moi dans le monde. Dans un certain sens, l’expérience de la deuxième phase peut être vue comme une sorte d’obscurcissement de la lumière. Les explications, les solutions envisagées, ce qu’on a trouvé de tangible, et même l’expérience accumulée, tout est rendu silencieux. Dans les profondeurs de notre être survient un grand silence et la sensation de douleur perçante qui l’accompagne donne le sentiment d’être abandonné. Dans cette phase de pure réceptivité, nous nous trouvons seuls face à l’histoire contemporaine. La décision de se retenir de toute réaction afin de pouvoir accueillir les événements est une activité intime. Il n’est pas possible de la partager sans courir le risque de revenir à l’état de spectateur avec ses sentiments de révolte. Au mieux, je peux reconnaître chez un autre être humain cette couleur particulière de solitude, en la comparant à la solitude dont moi-même je fais l’expérience.

Le quatrième pas, en revanche, se manifeste comme le flot ininterrompu d’une expression qui ne provient pas de moi (première phase), mais de ce qui parle à travers moi et qui se voit à l’extérieur. Comme si un centre en moi était source d’une lumière qui rayonne autour de moi ou, plus précisément, comme si la lumière rayonnait à travers ce centre vers le monde extérieur. L’activité est à présent orientée non plus vers l’intérieur mais vers l’extérieur, et elle a une qualité qui élève, qui appelle l’éveil. La conscience d’être éveillé peut donner le sentiment qu’il existe en soi une source inextinguible de joie profonde qui n’est dépendante d’aucune cause extérieure.

La troisième étape est la charnière de ce chemin. Les deux premiers pas représentent le départ de ce voyage qui mène à la connaissance, à l’assimilation et à la transformation des phénomènes de l’histoire contemporaine. Le quatrième et le cinquième les renvoient au monde extérieur pour qu’ils deviennent transparents. Que ce retournement soit possible dépend essentiellement du pas central, le troisième. Si je le fais vraiment, je surmonte l’impuissance, la souffrance et le sentiment d’abandon qui marquent les phases précédentes, je trouve la puissance de la résurrection. Ce qui vient à ma rencontre, ce qui s’adresse à moi, c’est l’être-même qui vit et agit dans ces événements, l’être qui m’appelle à devenir la voix de l’époque, qui m’appelle à être un contemporain.

Conclusion

Le chemin du manichéisme n’a pas pour but de chercher une solution, ou du moins ce n’est pas sa seule préoccupation. D’abord et avant tout, ce qui est recherché est la rédemption du mal. Toute l’intention du manichéisme est dirigée vers la rédemption du mal. Celui qui souhaite aller dans cette direction n’a pas d’autre option que de mettre un terme à ses réactions habituelles. Le sentiment d’impuissance qui en naîtra se montrera peut être pour la première fois dans toute sa véhémence. Mais c’est ce passage par l’impuissance qui permettra de poursuivre la démarche, et ce cheminement qui mènera finalement à la rédemption des forces du mal au cours de l’évolution.

Pour aller plus loin, lessentiel de lapproche de Christine Gruwez figure dans son livre Devenir contemporain – Peut-on métamorphoser le Mal ?, publié aux Editions Aethera Triades.

Notes

1.      Cf. Codex de Cologne (108-110). Cité in Mani, Auf den Spuren einer verschollenene Religion, Herder Verlag.

2.      R. Safranski, Das Böse Oder Das Drama des Freiheit, Herder Verlag, Freiburg/Basel.

3.      R. Steiner, Symptômes dans l’histoire. Editions Triades.

4.      R. Steiner, ibidem, conférence du 26 octobre 1918.

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